Ce blog a pour but de présenter une vision spirituelle de la tradition chrétienne
Dans cet essai je tente de montrer que les voies chrétienne et bouddhiste, même si elles conçoivent la spiritualité différemment, tendent ultimement à amener l'individu vers un même état d'être... Ma vision étant loin d'être celle d'un Saint ou d'un Bouddha et ma connaissance des voies spirituelles dont je parle n'étant pas celle d'un véritable enseignant de ces traditions, il est tout à fait possible que cet écrit contienne des imprecisions mais son but est seulement d'amorcer une possibilité de lien entre ces deux courants spirituels dans l'esprit de celui ou celle qui le lira.
Certains chrétiens pensent que le bouddhisme n'est pas une voie spirituelle mais seulement une sagesse, une philosophie de vie. Ceux-ci pourront lire par exemple le 'Livre tibétain de la vie et de la mort' de Sogyal Rinpoché ou 'Le Moine et le Lama' de Frédéric Lenoir (qui rapporte les entretiens entre un Abbé bénédictin et un Maître bouddhiste) pour se faire une idée de la véritable profondeur du bouddhisme tibétain.
On peut comparer les différentes voies spirituelles à plusieurs chemins qui montent sur une même montagne. Lorsque l'on commence à en monter un, on est d'abord entouré d'une dense forêt, avec peu de visibilité autour et si l'on ne veut pas se perdre, il faut bien regarder le chemin devant soi, ne pas le quitter des yeux.
Mais à mesure que l'on monte, la végétation se rarifie de plus en plus avec l'altitude (comme sur toute montagne) ; ainsi, on commence à voir un peu plus loin autour, entre les arbres, et on distingue d'autres chemins mais sans savoir jusqu'où ils vont. En continuant notre ascension, on finit par sortir de la forêt et percevoir, au loin, le sommet. Là, dans cette rare végétation d'altitude, on a une vue d'ensemble, et on constate que les chemins qui visent une pleine réalisation spirituelle, au delà de toute conception, croyance, ou élaboration mentale quelle qu'elle soit (comme dans le bouddhisme ou le christianisme des Pères et des Saints où l'on ne peut concevoir l'absolu ou Dieu) s'orientent tous dans un même sens. Ainsi, plus on se rapproche du sommet, plus on se rend compte que les différentes voies d'ascension s'y rejoignent... Et je suppose que lorsque l'on arrive tout près du sommet, il n'y a plus de chemin tracé.
Malheureusement, il nous arrive parfois de comparer notre voie spirituelle à une autre en pensant que cette première est la meilleure car menant à une plus profonde réalisation. Mais en fait, cela est très difficile de comparer des traditions différentes car celles-ci s'inscrivent dans des cultures bien spécifiques et il est impossible de vraiment comprendre une voie spirituelle sans être imprégné de la culture, de l'état d'esprit et de la philosophie dans laquelle elle s'inscrit.
Avant de comparer deux traditions spirituelles et de penser qu'elles ne mènent pas à la même réalisation il faut, à mon avis, répondre à certains critères :
Avoir étudié pendant plusieurs années les traditions dont on parle non seulement dans des livres mais surtout en ayant reçu de nombreux enseignements oraux de grands pratiquants de ces courants spirituels (certains prêtres, moines, lamas, swamis...) et si possible de plusieurs enseignants différents pour avoir plusieurs points de vue.
Avoir discuté avec ces enseignants pour vérifier si l'on a bien compris leurs enseignements.
Avoir suffisament pratiqué leurs méthodes spirituelles (méditation, prière...) pour les avoir ressenties de l'intérieur.
Avoir rencontré des personnes faisant partie de ces traditions et ayant atteind une certaine réalisation, un certain état de sainteté pour pouvoir pressentir ce qu'aucun mot, aucun concept, aucune compréhension même ne pourra jamais nous faire percevoir.
Et même en ayant rempli toutes ces conditions on n'aura qu'une connaissance approximative des voies spirituelles en question car toutes celles qui ont fait leurs preuves sont d'une profondeur insondable et une vie entière ne suffit parfois pas à faire le tour d'une seule de ces traditions.
Lorsque l'on pense que notre tradition est la meilleure je crois que l'on devrait se rappeler que tous les grands enseignements spirituels ont été donnés par des maîtres réalisés dont la conscience nous dépasse complètement, et qu'ils ont fait leurs preuves en produisant de nombreux saints (quel que soit le nom qu'on leur donne) n'étants pas plus grands dans une tradition que dans une autre.
Cela me paraît dommage de croire qu'il n'y a qu'une seule bonne manière de décrire la réalité car elle est au delà des mots et suivant le système de référence dans lequel on se place les mots pour la décrire pourront être complètement différents. De la même manière je crois qu'il est faux de penser qu'il n'y a qu'une voie qui puisse mener à l'Eveil, à la Sainteté, à l'union à Dieu car cet état est au delà de l'enseignement et de la pratique spirituelle quelle qu'elle soit.
Voyons donc, en gros, les conceptions bouddhistes et chrétiennes.
Les bouddhistes disent que nous avons tous la nature de Bouddha et que nous ne la réalisons pas parce que nous nous identifions à un moi qui est une illusion. Pour eux parvenir à l'état de Bouddha c'est se libérer de cette illusion d'être un moi séparé de ce qui nous entoure et se rendre compte que le Bonheur c'est d'agir pour le bien d'autrui.
Les chrétiens disent, quand à eux que nous sommes une création de Dieu et que pour parvenir à la sainteté nous devons unir notre moi à Dieu, de manière à ne faire qu'un avec lui. Ainsi Dieu pourra agir au travers de notre personne pour le bien de tous.
La principale différence apparente entre ces deux conceptions réside dans la place que ces courants spirituels donnent au moi : d'un côté on doit déjouer l'illusion d'être un 'je' séparé de ce qui nous entoure, et de l'autre on doit unir ce moi à Dieu. Bien sur il ne faut pas avoir une idée erronée de Dieu comme l'ont certaines personnes. Pour les auteurs chrétiens (Saints et Pères de l'Eglise), Dieu n'est pas un vieillard assis sur son nuage qui nous juge, nous récompense et nous condamne. Tous les maitres chrétiens et Jésus Christ lui-même, disent que Dieu et au centre de nous-mêmes et lorsqu'ils en parlent comme s'il était extérieur à nous c'est pour insister sur le fait qu'il est extérieur au moi car il transcende cette notion de moi (ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas en nous).
Il est vrai que notre conception de la spiritualité oriente notre travail spirituel et conditionne donc notre réalisation future... Ce qui pourrait impliquer que des conceptions différentes ne mèneront pas au même état spirituel. Mais une conception n'a de sens que dans un système de référence particulier. Ainsi deux conceptions différentes, mais s'inscrivant dans deux cultures différentes pourront tout à fait mener à la même chose.
On peut symboliser cela par une comparaison : deux personnes (qui peuvent représenter orientaux et occidentaux) sont dans une pièce (qui peut représenter la spiritualité) à deux endroits différents. Lorsqu'elles décrivent la pièce, si on les écoute de l'extérieur et que l'on compare leurs conceptions, il nous semblera que ces personnes sont dans une pièce différente : l'une dira que le bureau est à gauche et la porte en face et l'autre que le bureau est en face et la porte à droite. Mais en fait pour se rendre compte que ces deux personnes décrivent la même pièce, il faut se mettre à leur place et considérer que leur point de vue n'a de sens que si l'on se place à un endroit bien particulier de la pièce.
Ainsi, la plus grosse différence culturelle entre les occidentaux et les orientaux, l'écart entre 'leurs deux places dans la pièce' est constitué par leur manière de concevoir de ce que l'on est.
Quand les occidentaux parlent de ce qu'ils sont, de leur « je », celui-ci est défini, en gros, par leur corps, leurs émotions, leurs pensées. La voie chrétienne s'inscrit dans cette culture et se construit donc en la prenant en compte.
Les orientaux eux disent « je pense... je ressens... J'ai un corps » ; mais qui est ce « je » qui pense, qui ressens, qui a un corps ? Eux disent que l'illusion c'est justement de croire que nous sommes la pensée, les émotions, le corps alors que ce que nous sommes véritablement est la conscience qui perçoit tout cela. Et cette conscience n'appartiend pas à un 'je', elle imprègne tout. La voie bouddhiste elle part de cette conception.
Les orientaux peuvent concevoir le fait d'être, d'exister, sans avoir un moi ; ce qui est totalement étrangé à la pensée occidentale. Ainsi quelqu'un qui atteind l'état de Bouddha est dans un état qui n'a rien à voir avec un 'je'. Si l'on traduit les conceptions bouddhistes en langage chrétien, on pourrait dire que les bouddhistes disent (et plusieurs maîtres le disent effectivement) que notre véritable nature est Dieu. Ce qui semblera être une idée erronée pour certains chrétiens. Mais attention, un bouddhiste traduisant sa pensée en termes chrétriens ne dira jamais « je suis Dieu » mais « ma véritable nature est Dieu » (et encore ici le mot 'ma' pose problème car cette nature véritable n'appartiend pas à la personne : elle dépasse la notion de personne). Ce que nous avons du mal à comprendre en tant que chrétiens c'est que quand un bouddhiste parle de sa véritable nature il parle de ce qui est au delà du moi, il parle de l'Etre en lui.
Et cela tout les auteurs chrétiens le disent : l'Etre en nous c'est Dieu. En effet, dans la Bible, les noms que Dieu donne de lui même sont « je suis celui qui Est » et « je suis le je suis » (Ex 3, 14).
La question que se posent les orientaux pour savoir qui ils sont véritablement c'est « qui est, en moi, celui qui est ?» ; « qui est en moi, le 'je suis' ?». Par la méditation, ils constatent que cet Etre est le même Etre qui est en toute chose, ainsi la conscience d'un Bouddha n'est plus limitée à sa personnalité. Ce qui ne veut pas dire qu'un Bouddha s'identifie avec tout ce qui est, il s'identifie plutôt (semble t-il) à l'Existence elle-même... Existence que l'on peut plus ou moins percevoir au travers de tout ce qui existe mais qui en elle-même est complètement imperceptible, insaisissable. Avec une telle conception de leur nature véritable comment les bouddhistes ne pourraient-ils pas dire que cette nature véritable est Dieu ?
De plus si on lit ou que l'on écoute un maitre chrétien qui parle de Dieu et un maitre bouddhiste qui parle de la véritable nature des êtres et des choses (qu'ils appellent vacuité mais qu'il ne faut pas comprendre comme le vide), ces deux maitres diront la même chose et souvent avec des termes très semblables.
Lorsque le chrétien dit qu'il doit unir son moi à Dieu et que Dieu doit dorénavant diriger son moi il dit la même chose que le bouddhiste qui parle de lacher le moi pour accéder à sa véritable nature car, dans cette union chrétienne, Dieu, qui est l'Etre, fait Un, totalement, avec le moi, de telle manière qu'il n'y a plus de différence entre le moi et Dieu comme le dit Sainte Thérèse d'Avila ou qu'il ne reste en nous plus aucun sentiment de moi comme le dit l'auteur du nuage d'inconnaissance.
Il faut comprendre que dans la vision chrétienne, Dieu est en toutes choses comme l'Etre même, le principe d'existence de chaque chose ; et que Dieu n'est pas multiple, qu'il n'y a pas un petit bout de Dieu, d'existence, en chaque chose mais que Dieu est Un et qu'il imprègne tout. Ainsi dans cet état d'union divine, le Saint ne s'identifie plus à un moi, il n'est plus dans l'illusion d'être un moi séparé du reste du monde et séparé de Dieu.
Une précision : dans le bouddhisme comme dans le christianisme la personnalité ne disparaît pas avec la réalisation. Ce qui disparaît c'est le fait de s'identifier à cette personnalité qui devient alors comme un outil ou un instrument utilisé par Dieu ou notre véritable nature.
Au niveau de la pratique :
Lorsque le chrétien prie ou pratique la contemplation, il lache prise totalement, il abandonne sa volonté propre pour laisser Dieu le façonner et peu à peu se révéler à lui. La spiritualité chrétienne fonctionne sur le mode d'une relation entre notre moi et Dieu ; et c'est pour cela que l'on personnifie Dieu chez les chrétiens, mais il ne faut pas oublier que cette personnification est une métaphore qui permet d'entrer plus facilement en relation avec cette dimension de nous-mêmes et des choses qui est transcendante et indéfinissable. Ainsi cette relation est sensée mener peu à peu le chrétien à une union divine. Mais s'unir à Dieu ne veut pas dire qu'il y aura moi + Dieu. Non, ce que cherche le chrétien c'est d'être véritablement Un avec Dieu, au sens propre ; de manière à ce que son 'moi', qui au départ dirigeait sa personnalité ne soit pas transformé (pour devenir un super moi divin) mais remplacé par le Christ (qui est Dieu incarné pour un chrétien) et qu'il prenne toute la place en lui de manière à ce que ce ne soit plus lui qui vive mais le Christ qui vive en lui comme le dit Saint Paul. Ainsi le Christ sera comme la tête dirigeante et la personnalité du Saint comme le corps par lequel s'exprime le Christ.
Lorsque le bouddhiste prie ou médite, il lache prise totalement, il abandonne sa volonté propre, égoique pour laisser sa véritable nature se révéler, avec toutes les qualités pures de Bonté, de Compassion, de Sagesse... qui lui sont propres. La spiritualité bouddhiste, elle, fonctionne sur le mode d'une quête de ce qu'est notre véritable nature et la véritable nature des choses. Et celle-ci ne peut se révéler que dans la suppression de toute saisie égoiste (saisie qui consiste à repousser ce que l'on juge désagréable, à s'accrocher à ce qui est agréable et à interpréter sans cesse la réalité au lieu de la percevoir telle qu'elle est). Dès qu'elle commencera à apparaître et que le pratiquant essaiera d'avoir de la prise ou un contrôle sur elle, il ne sera plus en elle car cette nature véritable ne fonctionne pas comme un moi, elle ne fait pas : elle est.
Effectivement le chrétien et le bouddhiste pratiquent avec une idée différente mais en pratiquant leurs techniques on se rend compte qu'elles tendent vers la même chose car la réalisation est au delà de l'idée et de l'état d'esprit dans lequel on pratique car cette idée ; cet état d'esprit nous appartiend mais pas la réalisation : nous n'avons aucun pouvoir sur elle... notre pratique ne fait que, comme le disent les bouddhistes, créer en nous les conditions favorables pour que la réalisation puisse s'élever en nous. Ce que les chrétiens disent ainsi : l'union divine ne peut être produite par un effort personnel, elle est un don de Dieu... Ainsi notre effort (qui n'est pas mince pour autant) consiste à nous rendre de plus en plus réceptif à ce don.
Le but ultime des chrétiens est de contempler Dieu et d'être un avec Lui. Ce qui est indissociable car on ne peut pas vraiment voir Dieu qui est l'Inconnaissable, l'Incréé, on ne peut qu'être Un avec Lui, faire l'expérience de Dieu. Car Dieu est au-delà de tout ce que l'on peut penser, imaginer, concevoir et même sentir ou ressentir : les sentiments d'Amour intense, d'ouverture, de Joie, de Paix... que l'on peut ressentir parfois dans la prière ou l'oraison ne sont pas des visions de Dieu, ce ne sont que des effets de sa présence.
Le but ultime des bouddhistes est de contempler la véritable nature des choses et de leur être et ici encore, on ne peut véritablement voir, on ne peut que réaliser, être avec.
Ainsi chrétiens et bouddhistes pratiquent dans un même but : réaliser ce qui Est, être Un avec ce qui Est. Chez les bouddhistes l'essence de ce qui Est, de la vacuité, est Compassion (au sens oriental du terme, c'est à dire, un état d'esprit altruiste orienté vers le Bonheur de tous les êtres sans exception et leur libération de la souffrance ; c'est une vertu transcendante qui, dans sa forme ultime n'appartiend pas au moi). Chez les chrétiens l'essence de ce qui Est, l'essence de Dieu est Amour, ou plus précisement Charité* (qui est l'équivalent chrétien de la Compassion bouddhiste).
Même s'il est important, à un certain moment de notre cheminement spirituel de choisir une seule voie et de la suivre pour ne pas se disperser, je crois qu'il est aussi interessant, lorsque l'on appartiend à une tradition spirituelle, de s'interresser quelque peu à une autre voie afin d'avoir un autre angle de vue sur l'absolu, ce qui peut permettre de dépasser les notions de concepts et de pénétrer le véritable sens de notre tradition. Mais pour arriver à cela il faut bien se dire que tant que l'on aura pas trouvé le point de jonction entre ces voies, ce ne sera pas du à une défaillance de l'enseignement d'un maître spirituel réalisé mais à notre mauvaise compréhension.
* La Charité est ici à prendre dans sa définition chrétienne et non usuelle. En effet, dans le langage courant, quand on parle de charité chrétienne, on entend surtout donner aux pauvres ce dont ils manquent. Cette charité temporelle est englobée dans la véritable Charité mais cette dernière ne se limite pas à cet aspect matériel. La définition de la Charité c'est « Aimer son prochain comme soi-même pour l'Amour de Dieu ». Ainsi, si l'on aime son prochain comme soi-même, on va vouloir pour lui ce que l'on veut pour nous, c'est à dire qu'il soit libéré de la souffrance et qu'il trouve le Bonheur. Or, pour un chrétien, le Bonheur ne peut se concevoir en dehors de la familiarité avec Dieu. Celui qui pratique la Charité peut non seulement aider les autres au niveau temporel mais aussi les guider vers Dieu, vers leur dimension intérieure qui touche à l'absolu.
Quand, dans la définition de la Charité, on précise « pour l'Amour de Dieu », cela sous entend que cette vertu n'est pas seulement le fait de l'homme ; elle nait lorsque ce dernier contemple, ou entre-apperçoit, la nature de Dieu.